Distribution
Un contrôle DGCCRF des négociations commerciales se termine souvent par des amendes cumulées convention par convention, jusqu'à 19,2 millions d'euros. Pouvoirs des enquêteurs, droits de l'entreprise, procédure de sanction et recours, côté fournisseur comme côté distributeur.
Temps de lecture :
16 min
Un contrôle de la DGCCRF sur les négociations commerciales commence souvent par un simple courriel : une demande de copie des conventions annuelles et un tableau des dates de signature. Il peut se terminer, deux ou trois ans plus tard, par plusieurs millions d'euros d'amendes administratives et un communiqué publié sur le site du ministère. En 2025, la cour administrative d'appel de Paris a confirmé une sanction de 19,2 millions d'euros contre la centrale d'achat d'Intermarché ; le 21 octobre 2026, le Conseil d'État a validé 157 amendes cumulées contre un distributeur. Voici comment se déroule l'enquête, ce que l'entreprise contrôlée peut refuser ou exiger, et comment la sanction se conteste.
La négociation entre fournisseurs et distributeurs obéit à un formalisme strict. L'article L441-3 du Code de commerce impose une convention écrite conclue au plus tard le 1er mars, qui détaille les conditions de vente, chaque service de coopération commerciale (objet, date, modalités, rémunération) et les autres obligations. Tout avenant doit être écrit et mentionner l'élément nouveau qui le justifie. Pour les produits de grande consommation, l'article L441-4 ajoute des obligations sur le barème, le plan d'affaires et la réponse motivée du distributeur.
Ce formalisme est le terrain naturel des enquêteurs : une date de signature se vérifie, un service de coopération sans objet précis se repère. La DGCCRF suit chaque année un panel de fournisseurs. Selon son bilan d'activité 2024, plus de 200 fournisseurs, dont les grands industriels français, ont été suivis et 1 400 conventions analysées, de l'envoi des conditions générales de vente à la signature.
Le contrôle de la forme ouvre souvent celui du fond. Une remise sans contrepartie ou une clause déséquilibrée relève alors des pratiques restrictives de l'article L442-1, qui se jugent devant le tribunal et non devant l'administration. Je les détaille dans l'article consacré aux pratiques restrictives de concurrence entre fournisseurs et distributeurs.
Les enquêteurs sont des fonctionnaires habilités par le ministre de l'économie (article L450-1, II), compétents sur tout le territoire. Ils interviennent depuis l'administration centrale, le service national des enquêtes ou les directions régionales (DREETS). Deux régimes coexistent.
C'est le cadre de la quasi-totalité des contrôles de négociations. L'article L450-3 permet aux agents de :
Lorsque la preuve du manquement en dépend, les agents peuvent différer le moment où ils déclinent leur qualité, au plus tard jusqu'à la notification du manquement, et utiliser une identité d'emprunt pour contrôler la vente en ligne (article L450-3-2). Chaque étape donne lieu à un procès-verbal, dont une copie est transmise à la personne intéressée et qui fait foi jusqu'à preuve contraire (article L450-2).
La demande la plus fréquente est un tableau à remplir. Dans l'affaire Intermarché, la centrale soutenait que les enquêteurs l'avaient obligée à « créer » des documents en renseignant des tableaux de dates de signature, de volumes hebdomadaires et de références en arrêt de commande. La cour administrative d'appel de Paris a rejeté l'argument le 30 avril 2025 (n° 23PA05349) : le retraitement d'informations dont l'entreprise dispose n'est pas une création de documents, et l'entreprise doit répondre de manière diligente, complète et exacte.
L'enquête lourde de l'article L450-4 suppose une ordonnance du juge des libertés et de la détention, rendue à la demande du ministre, de la Commission européenne ou du rapporteur général de l'Autorité de la concurrence. La visite ne peut commencer avant 6 heures ni après 21 heures, en présence de l'occupant ou de son représentant et d'un officier de police judiciaire. Les agents peuvent saisir documents et supports informatiques et poser des scellés. Ce régime vise surtout les ententes, mais il reste ouvert pour tout le livre IV du Code de commerce.
Point de vigilance. S'opposer à l'exercice des fonctions des enquêteurs est un délit puni de deux ans d'emprisonnement et de 300 000 € d'amende (article L450-8). Refuser l'accès, effacer un fichier ou retarder sans raison la remise d'un document peut coûter plus cher que le manquement contrôlé.
Les pouvoirs sont larges, mais pas illimités. Les juges en ont tracé les bornes.
L'administration ne peut pas exiger de l'entreprise des réponses par lesquelles elle avouerait le manquement. En revanche, ce droit n'autorise pas à garder des documents qui pourraient la mettre en cause : la demande vise des pièces, non un aveu. C'est la distinction posée par la cour administrative d'appel de Paris dans l'affaire Intermarché, en s'appuyant sur la décision du Conseil constitutionnel n° 2016-552 QPC du 8 juillet 2016. En pratique : on fournit les conventions et les données factuelles demandées, on ne rédige pas de commentaire qualifiant juridiquement sa propre pratique.
Lors d'une visite, l'ordonnance mentionne la faculté de faire appel au conseil de son choix ; son arrivée ne suspend pas les opérations (article L450-4). Si un salarié est entendu alors qu'il existe des raisons plausibles de le soupçonner d'une infraction, les garanties de l'article 61-1 du Code de procédure pénale s'appliquent, dont le droit de se taire.
Le secret des correspondances avec l'avocat n'est pas absolu. La chambre criminelle juge que ces correspondances peuvent être saisies si elles ne relèvent pas de l'exercice des droits de la défense, et qu'il revient à l'entreprise d'identifier, parmi les fichiers saisis, ceux qui sont protégés (Cass. crim., 24 septembre 2024, n° 23-84.244, publié). Le 13 janvier 2026, elle a ajouté que le juge doit examiner chacune des pièces dont la protection est revendiquée, et répondre lorsque l'entreprise soutient que des documents sont étrangers à l'objet de l'ordonnance (n° 24-82.422, publié). Une liste précise, fichier par fichier, vaut donc mieux qu'une contestation globale.
L'entreprise n'a pas droit à la communication de l'intégralité du dossier d'enquête. Elle a droit à être informée des griefs avec une précision suffisante et à obtenir les pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus. Dans l'affaire Intermarché, la remise d'une clé USB contenant ces pièces a été jugée suffisante. À l'inverse, les documents de l'enquête ne sont communicables qu'à la personne mise en cause (article L470-2, VIII) : un concurrent ou un fournisseur n'y a pas accès par cette voie.
Les manquements au formalisme des négociations sont sanctionnés par l'administration elle-même, sans juge, selon l'article L470-2. Le déroulé est toujours le même.
La phase contradictoire n'est pas une formalité. Dans le dossier Intermarché, la lettre du 18 février 2021 annonçait 66 amendes pour 20,4 millions d'euros ; après examen des observations de la société, la décision du 7 janvier 2022 a retenu 61 manquements et 19,2 millions d'euros. Les soixante jours se préparent comme des conclusions : chronologie de chaque négociation, preuve des retards imputables au fournisseur, pièces de signature.
L'action de l'administration se prescrit par trois ans à compter du manquement, si aucun acte d'enquête ou de sanction n'est intervenu entre-temps (article L470-2, II). Une convention non signée au 1er mars 2024 peut donc encore être sanctionnée jusqu'en mars 2027, et plus tard si une enquête a été ouverte entre-temps.
Après une procédure contradictoire, les agents peuvent aussi enjoindre à l'entreprise de se mettre en conformité, de cesser une pratique ou de supprimer une clause, dans un délai raisonnable (article L470-1). L'injonction peut être rendue publique. Si elle porte sur un manquement passible d'une amende civile, elle peut être assortie d'une astreinte journalière plafonnée à 0,1 % du chiffre d'affaires mondial hors taxes, la liquidation totale étant limitée à 1 %. Le bilan 2024 de la DGCCRF mentionne une astreinte de 650 000 € contre une centrale en retard dans la mise en conformité de ses contrats logistiques.
Le plafond s'apprécie par manquement, en pratique par convention, ce qui explique les montants cumulés. Plafonds pour une personne morale :
Le cumul est la règle : les sanctions prononcées pour des manquements en concours s'exécutent cumulativement (article L470-2, VII). Le Conseil constitutionnel a jugé ce cumul conforme à la Constitution, sans plafond global, dans sa décision n° 2021-984 QPC du 25 mars 2022, rendue sur la question de la centrale Eurelec Trading.
Scénario type : un distributeur signe 40 conventions de produits de grande consommation après le 1er mars. Le maximum théorique dépasse 40 millions d'euros. En pratique, l'administration module chaque amende. Dans l'affaire jugée par le Conseil d'État le 21 octobre 2026, chaque montant tenait compte du nombre de jours de retard et du chiffre d'affaires prévisionnel de la convention ; dans l'affaire Eurelec de 2020, onze amendes avaient été fixées au plafond de 375 000 € et dix entre 35 000 et 295 000 €.
La décision d'amende peut être publiée sur le site de la DGCCRF et, aux frais de l'entreprise, sur d'autres supports (article L470-2, V). L'entreprise doit en être informée pendant la phase contradictoire. Si l'entreprise ne publie pas, l'administration peut la mettre en demeure de le faire sous astreinte de 150 € par jour. La sanction contre Intermarché a été publiée pendant douze mois : pour une enseigne, la publication pèse souvent autant que le montant.
À ne pas confondre : l'amende civile de l'article L442-4 (jusqu'au plus élevé de 5 millions d'euros, du triple des avantages indus ou de 5 % du chiffre d'affaires réalisé en France) n'est pas prononcée par la DGCCRF. Elle l'est par le juge, à la demande du ministre, après une enquête qui peut être la même.
Trois voies, qui se combinent.
L'article R470-2 ouvre un recours devant le ministre de l'économie, exclusif de tout autre recours hiérarchique. Formé dans le délai contentieux, il interrompt ce délai (article L411-2 du Code des relations entre le public et l'administration). Il est rarement couronné de succès, mais il donne du temps.
Le tribunal administratif se saisit dans les deux mois de la notification (article R421-1 du Code de justice administrative). Le juge statue en plein contentieux : il peut annuler, mais aussi réduire le montant. La cour administrative d'appel de Nantes a ainsi ramené une amende pour délais de paiement de 350 000 à 200 000 euros, au regard de la gravité, de la durée, du comportement de l'entreprise et de sa situation financière (13 décembre 2024, n° 23NT03548). Le recours ne suspend pas le paiement : un titre de perception est émis, et seule une demande de suspension en référé peut l'arrêter.
Pour une visite autorisée par le juge, l'ordonnance et le déroulement des opérations se contestent devant le premier président de la cour d'appel, dans un délai de dix jours, sans effet suspensif (article L450-4). Ce délai très court impose de préparer le recours dans la semaine qui suit la visite.
Conseil d'avocat. Les arguments qui fonctionnent devant le juge sont factuels : retard imputable au fournisseur, convention non soumise au texte, erreur de calcul du nombre de jours. Les arguments de principe (droit de l'Union, constitutionnalité, loi étrangère applicable) ont été écartés dans toutes les décisions récentes citées ci-dessous.
Les décisions des années 2024 à 2026 donnent une ligne claire.
Les sanctions continuent de monter. Le bilan 2024 de la DGCCRF fait état d'amendes de 38,6 et 10,3 millions d'euros contre deux centrales d'achat pour non-respect de la date butoir. En février 2026, selon la presse spécialisée qui reprend le communiqué de la DGCCRF, Eurelec Trading a été sanctionnée de 33 537 615 € pour 70 manquements à la date butoir du 1er mars 2025 ; l'issue d'un éventuel recours n'est pas connue à ce jour. Les dates et les sanctions de chaque campagne sont détaillées dans l'article sur le calendrier des négociations commerciales et les dates butoirs.
La préparation se fait avant le premier courriel. Le contrôle des négociations revient à chaque campagne, quelles que soient les priorités affichées dans le plan stratégique 2025-2028 de la DGCCRF : un fournisseur du panel ou une enseigne nationale doit considérer le contrôle comme probable.
Désigner un interlocuteur unique, faire copier chaque document remis, tenir la liste des pièces communiquées, relire chaque procès-verbal d'audition avant de le signer, et prévenir son avocat immédiatement. En cas de visite, isoler dès le début les fichiers échangés avec l'avocat, en les listant un par un.
Le contrôle des négociations commerciales est d'abord un contrôle de dates et de documents. L'administration sanctionne seule, par convention, et les juges confirment presque toujours. La marge de manœuvre se trouve dans la préparation du dossier, dans les soixante jours d'observations et dans la preuve des retards imputables à l'autre partie. J'accompagne fournisseurs et distributeurs sur ces trois temps, en lien avec ma pratique du droit de la concurrence. Si vous avez reçu une demande de la DGCCRF ou une lettre préalable de sanction, exposez-moi votre dossier avant de répondre.
Pour aller plus loin
Oui. Les enquêteurs peuvent se présenter sans préavis dans les locaux professionnels entre 8 heures et 20 heures, demander la copie de tout document et accéder aux données informatiques (article L450-3 du Code de commerce). Lorsque la preuve en dépend, ils peuvent même différer le moment où ils déclinent leur qualité jusqu'à la notification du manquement. Pour les négociations commerciales, le contrôle commence toutefois le plus souvent par une demande écrite de conventions et de tableaux de dates, à laquelle l'entreprise doit répondre de manière complète.
Non, sauf exception. Refuser l'accès aux locaux ou faire obstacle aux enquêteurs est un délit puni de deux ans d'emprisonnement et de 300 000 € d'amende (article L450-8). L'entreprise n'est pas tenue d'avouer un manquement, mais elle ne peut pas retenir un document professionnel demandé. Les correspondances avec l'avocat relevant de l'exercice des droits de la défense sont protégées : il faut les identifier précisément, fichier par fichier, pour obtenir leur exclusion.
Jusqu'à 375 000 € par convention pour une personne morale, 750 000 € en cas de réitération dans les deux ans (article L441-6). Pour les produits de grande consommation, le plafond est porté à 1 million d'euros, 2 millions en réitération. Les amendes se cumulent convention par convention : c'est ainsi qu'un distributeur a reçu 157 amendes pour 2 931 000 €, confirmées par le Conseil d'État le 21 octobre 2026. Les fournisseurs de moins de 350 M€ de chiffre d'affaires relèvent du 31 janvier jusqu'en 2029.
L'enquête dure souvent plusieurs mois, parfois deux ans : celle visant la centrale d'Intermarché s'est étalée de juin 2018 à septembre 2020. Après le procès-verbal, l'entreprise dispose de soixante jours pour présenter ses observations avant la décision (article L470-2, IV). L'administration peut agir pendant trois ans à compter du manquement, délai interrompu par chaque acte d'enquête. En cas de recours, le contentieux est long : l'amende de 2019 contre Interdis n'est devenue définitive qu'avec la décision du Conseil d'État du 21 octobre 2026.
Oui, en principe : l'obligation de conclure la convention pèse sur les deux parties. En pratique, l'administration apprécie l'imputabilité du retard au vu de l'ensemble de la négociation. Les juges ont refusé de reporter la faute sur un fournisseur que l'enseigne n'avait mis en demeure de justifier sa position que la veille de la date butoir. Un fournisseur qui conserve la chronologie de ses envois et de ses relances se protège efficacement.
Par un recours hiérarchique devant le ministre de l'économie, puis ou directement par un recours de pleine juridiction devant le tribunal administratif, dans les deux mois de la notification. Le juge peut annuler l'amende ou en réduire le montant : la cour administrative d'appel de Nantes a ramené une amende de 350 000 à 200 000 euros en décembre 2024. Le recours ne suspend pas le paiement, sauf référé-suspension. Je prépare ces recours avec les dossiers de négociation.
Elle peut l'être. L'article L470-2, V permet à l'administration de publier la décision sur son site et, aux frais de l'entreprise, dans la presse ou par affichage. L'entreprise doit être informée des modalités de publication pendant la phase contradictoire. La sanction de 19,2 millions d'euros contre la centrale d'Intermarché a été publiée pendant douze mois. Pour les délais de paiement, la publication est même obligatoire, sur le site de la DGCCRF et dans un journal d'annonces légales.
Oui. Les agents peuvent enjoindre à une plateforme de se conformer au règlement (UE) 2019/1150 sur les relations entre plateformes et entreprises utilisatrices, et de supprimer les clauses contraires (article L470-1). Ils peuvent contrôler la vente en ligne sous une identité d'emprunt (article L450-3-2). Les relations entre marketplaces et vendeurs sont une cible récurrente, comme le montrait déjà le programme de contrôle du numérique de la DGCCRF.
Vous avez encore des questions ?
Notre équipe est à disposition !
Une question ?

Ressources
Aller plus loin