L’open source s’est imposé comme un pilier incontournable du développement logiciel en entreprise. Bibliothèques JavaScript, frameworks web, systèmes d’exploitation, bases de données…
Rares sont les projets informatiques qui n’intègrent aucun composant open source. Pourtant, beaucoup d’entreprises ignorent les risques juridiques associés à ces technologies « gratuites » : violations de licences, contamination virale, litiges en propriété intellectuelle. Découvrez comment sécuriser juridiquement votre usage de l’open source et éviter les pièges qui pourraient vous coûter cher.
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L’open source en entreprise : opportunités et enjeux juridiques
L’open source désigne des logiciels dont le code source est accessible, modifiable et redistribuable selon les termes de licences spécifiques. Cette philosophie de développement collaboratif a révolutionné l’industrie logicielle et s’est imposée dans la quasi-totalité des entreprises tech.
L’omniprésence de l’open source dans les systèmes d’information
Les statistiques sont éloquentes : selon les études récentes, plus de 90% des applications d’entreprise contiennent au moins un composant open source. Les infrastructures cloud reposent massivement sur des technologies libres (Linux, Kubernetes, Docker), les frameworks de développement les plus populaires sont open source (React, Angular, Vue.js, Django, Spring), et même les solutions d’intelligence artificielle s’appuient sur des bibliothèques libres (TensorFlow, PyTorch).
Cette omniprésence s’explique par des avantages considérables : économies de licence, accélération du développement grâce à la réutilisation de code éprouvé, flexibilité et personnalisation, accès à une communauté de support, et évitement du vendor lock-in. L’open source permet aux entreprises de se concentrer sur leur valeur ajoutée métier plutôt que de réinventer la roue.
Toutefois, cette adoption massive s’accompagne souvent d’une méconnaissance juridique préoccupante. Beaucoup d’entreprises considèrent l’open source comme « gratuit et sans contrainte », alors que les licences imposent des obligations strictes dont la violation peut avoir des conséquences juridiques et financières dramatiques.
Les idées reçues sur l’open source
La première idée fausse consiste à croire que « open source » signifie « sans droit d’auteur ». En réalité, les logiciels open source sont protégés par le droit d’auteur comme n’importe quel logiciel. La différence réside dans les conditions de licence accordées par les titulaires de droits, qui autorisent largement l’utilisation, la modification et la redistribution.
Autre confusion fréquente : penser que tout code open source peut être utilisé sans restriction dans n’importe quel projet. Or, les licences open source sont multiples, avec des exigences très variables allant de la simple attribution à l’obligation de publier l’intégralité de votre code sous la même licence (effet viral).
Enfin, beaucoup d’entreprises ignorent qu’elles doivent respecter les termes des licences même si elles ne commercialisent pas le logiciel résultant. L’usage interne, la fourniture en mode SaaS, ou même la simple distribution à des clients peuvent déclencher certaines obligations selon les licences utilisées.
Les enjeux stratégiques pour les entreprises
Au-delà des aspects purement juridiques, la gestion de l’open source présente des enjeux stratégiques majeurs. Dans un contexte de levée de fonds ou d’acquisition, les investisseurs et acquéreurs examinent minutieusement la conformité des licences open source. Une non-conformité découverte lors d’une due diligence peut faire échouer l’opération ou entraîner une décote significative.
La réputation de l’entreprise peut également être affectée. Les communautés open source sont vigilantes sur le respect des licences, et les violations peuvent donner lieu à des campagnes publiques dommageables, notamment pour les entreprises tech cherchant à attirer des talents développeurs sensibles à ces questions.
Enfin, une mauvaise gestion de l’open source peut créer des dépendances techniques et juridiques problématiques, notamment lorsque du code propriétaire de grande valeur se trouve « contaminé » par des licences virales, obligeant à le publier ou à le réécrire entièrement.
Comprendre les licences open source : typologie et implications
Les licences open source forment un paysage complexe avec des dizaines de licences différentes. Comprendre leurs caractéristiques et implications est essentiel pour sécuriser votre usage de l’open source.
Les licences permissives
Les licences permissives (ou libérales) imposent un minimum de contraintes. Elles autorisent l’utilisation, la modification et la redistribution du code, y compris dans des projets propriétaires fermés, moyennant généralement la simple conservation des mentions de copyright et de licence.
La licence MIT est l’une des plus permissives et populaires. Elle autorise pratiquement tout usage, y compris commercial, sans obligation de publier les modifications. Seules exigences : conserver le texte de la licence et le copyright original dans les copies redistribuées du code.
La licence Apache 2.0 offre une protection similaire tout en ajoutant des clauses spécifiques sur les brevets. Elle accorde expressément une licence sur les brevets détenus par les contributeurs, et protège contre les poursuites en contrefaçon de brevet. Cette licence est particulièrement appréciée dans les contextes d’entreprise.
La licence BSD (Berkeley Software Distribution) existe en plusieurs variantes (2-clauses, 3-clauses). Elle impose également peu de contraintes, essentiellement l’attribution et la conservation des mentions légales. La version 3-clauses interdit d’utiliser le nom du projet pour promouvoir des produits dérivés sans autorisation.
Les licences à copyleft faible
Les licences à copyleft faible créent un équilibre entre permissivité et protection de l’open source. Elles autorisent l’intégration dans des projets propriétaires mais imposent certaines obligations de redistribution du code modifié.
La licence LGPL (Lesser General Public License) est typiquement utilisée pour des bibliothèques logicielles. Elle permet d’utiliser la bibliothèque dans un logiciel propriétaire sans avoir à publier l’ensemble du code, mais les modifications apportées à la bibliothèque elle-même doivent être redistribuées sous LGPL.
La Mozilla Public License (MPL) fonctionne au niveau du fichier : les fichiers provenant du projet open source doivent rester sous MPL s’ils sont modifiés, mais peuvent être combinés avec du code propriétaire dans des fichiers séparés. Cette granularité facilite l’intégration dans des projets mixtes.
Ces licences permettent donc un usage commercial et propriétaire tout en garantissant que les améliorations du composant open source bénéficient à la communauté. Elles sont particulièrement adaptées aux bibliothèques et composants réutilisables.
Les licences à copyleft fort (licences virales)
Les licences à copyleft fort imposent que tout code dérivé ou intégrant le code open source soit également distribué sous la même licence. C’est l’effet viral ou « contaminant » qui pose les plus grandes difficultés juridiques aux entreprises.
La licence GPL (General Public License), dans ses versions 2 et 3, est la plus connue de cette catégorie. Elle impose que tout logiciel incorporant du code GPL soit lui-même distribué sous GPL, avec l’obligation de fournir le code source complet. Cette obligation se déclenche lors de la distribution du logiciel.
La GPLv3 ajoute des dispositions importantes sur les brevets et la tivoïsation (pratique visant à restreindre l’usage du logiciel sur certains matériels). Elle interdit également certaines formes de DRM qui empêcheraient la modification du logiciel.
La licence AGPL (Affero GPL) étend l’obligation de publication au cas du SaaS : si vous utilisez un logiciel AGPL pour fournir un service en ligne, vous devez mettre le code source à disposition des utilisateurs de ce service, même sans distribution du logiciel lui-même. Cette licence est particulièrement redoutée par les éditeurs SaaS.
Les licences spécifiques et cas particuliers
Certains projets utilisent des licences propriétaires ou des modèles hybrides (dual licensing). Par exemple, un projet peut être disponible sous GPL pour usage non commercial et sous une licence commerciale payante pour les entreprises ne souhaitant pas publier leur code.
Les licences Creative Commons, bien que principalement utilisées pour des contenus non logiciels, peuvent s’appliquer à de la documentation technique ou des ressources graphiques. Leur utilisation dans un contexte logiciel nécessite une attention particulière.
Enfin, certains composants peuvent être soumis à plusieurs licences simultanément, laissant à l’utilisateur le choix de la licence sous laquelle il utilise le code. Cette flexibilité facilite l’intégration mais nécessite une documentation rigoureuse du choix effectué.
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Les risques juridiques majeurs de l’open source
L’utilisation non maîtrisée de composants open source expose les entreprises à des risques juridiques variés dont les conséquences peuvent être considérables.
Violation des termes de licence
Le non-respect des obligations imposées par les licences constitue une violation du contrat de licence, mais également une contrefaçon de droit d’auteur. En l’absence de licence valide (car non respectée), l’utilisation du code devient une exploitation non autorisée d’une œuvre protégée.
Les violations les plus fréquentes concernent : l’absence de conservation des mentions de copyright, la non-redistribution du code source pour les licences à copyleft, l’incorporation de code GPL dans un produit propriétaire fermé, ou encore la modification de code sans respecter les obligations de redistribution.
Les sanctions peuvent être sévères : injonction de cesser l’exploitation du logiciel, obligation de publier le code source (pour les licences virales), dommages et intérêts pour contrefaçon, atteinte à l’image en cas de publicité du litige. Dans certains cas extrêmes, l’entreprise peut être contrainte de retirer son produit du marché.
Effet viral et contamination du code propriétaire
L’effet viral des licences copyleft représente le risque le plus redouté. Si un développeur incorpore ne serait-ce que quelques lignes de code GPL dans un logiciel propriétaire stratégique, l’intégralité de ce logiciel pourrait juridiquement devoir être publiée sous GPL.
Cette contamination peut s’opérer de manière insidieuse : un développeur copie du code trouvé sur StackOverflow sans vérifier sa licence, une bibliothèque permissive en apparence dépend elle-même d’une bibliothèque GPL, un composant change de licence entre deux versions. Les mécanismes de propagation sont parfois subtils.
Les conséquences d’une contamination découverte tardivement sont dramatiques : impossibilité de commercialiser le logiciel sans violer la licence, obligation de réécrire entièrement les parties contaminées (coût et délai considérables), perte d’avantage concurrentiel si le code doit être publié, ou négociation coûteuse d’une licence commerciale avec les titulaires de droits.
Risques liés aux brevets
Certaines licences open source incluent des clauses de licence de brevet (Apache 2.0, GPLv3). Inversement, l’utilisation de code open source n’immunise pas contre les risques de contrefaçon de brevets détenus par des tiers non contributeurs au projet (patent trolls).
La question se complique lorsqu’une entreprise détient des brevets et contribue à des projets open source. Selon les licences, elle peut se trouver dans l’obligation d’accorder une licence sur ses brevets, ou à l’inverse, perdre le bénéfice de la licence open source si elle engage des poursuites en contrefaçon de brevet.
Les litiges de brevets dans l’écosystème open source, bien que moins fréquents que les litiges de licence, peuvent être extrêmement coûteux et stratégiquement déstabilisants, notamment dans des domaines technologiques fortement brevetés comme les codecs vidéo ou les protocoles de communication.
Responsabilité et garanties
Les licences open source contiennent généralement des clauses d’exclusion de garantie très larges. Le logiciel est fourni « en l’état » sans aucune garantie de fonctionnement, de qualité ou d’adéquation à un usage particulier. La responsabilité des contributeurs est également limitée ou exclue.
Pour une entreprise qui intègre ces composants dans ses produits commerciaux, cela pose un problème de responsabilité vis-à-vis de ses propres clients. En cas de défaut du composant open source causant un dommage, l’entreprise ne pourra généralement pas se retourner contre les auteurs du composant.
Cette réalité impose aux entreprises de mettre en place des processus de qualification et de test rigoureux des composants open source utilisés, ainsi que de prévoir dans leurs contrats commerciaux des limitations de responsabilité appropriées.
Risques de sécurité et vulnérabilités
L’utilisation de composants open source expose aux vulnérabilités de sécurité qui peuvent affecter ces composants. Des failles critiques sont régulièrement découvertes dans des bibliothèques largement utilisées (Heartbleed dans OpenSSL, Log4Shell dans Log4j).
La responsabilité de surveiller ces vulnérabilités et de mettre à jour les composants incombe à l’entreprise utilisatrice. Le défaut de mise à jour d’une vulnérabilité connue, conduisant à une violation de données, peut engager la responsabilité de l’entreprise, notamment au regard du RGPD.
La gestion des dépendances open source doit donc s’accompagner d’une veille de sécurité active et de procédures de déploiement rapide de correctifs, ce qui représente une charge opérationnelle et juridique (obligation de notification CNIL en cas de violation de données).
Audit de conformité : identifier les composants open source
La première étape d’une gestion saine de l’open source consiste à cartographier précisément les composants utilisés dans vos projets. Cette tâche, apparemment simple, se révèle souvent complexe.
Inventaire exhaustif des dépendances
Un audit de code doit identifier tous les composants open source utilisés, y compris les dépendances transitives (les bibliothèques utilisées par vos bibliothèques). Dans les projets modernes, le nombre de dépendances peut atteindre plusieurs centaines, voire milliers.
Les outils d’analyse automatisée sont indispensables : gestionnaires de dépendances (npm, Maven, pip) qui génèrent des listes de dépendances, scanners de composition logicielle (SCA – Software Composition Analysis) comme Black Duck, WhiteSource, FOSSA, ou Snyk qui analysent le code source et identifient les composants.
L’audit doit également porter sur le code copié-collé depuis des sources externes (forums, StackOverflow, GitHub) sans utilisation formelle d’une bibliothèque. Ces morceaux de code constituent souvent des points aveugles dangereux car non tracés par les outils standards.
Identification des licences et analyse de compatibilité
Pour chaque composant identifié, il faut déterminer sa licence précise et sa version. Cette information n’est pas toujours clairement documentée, et certains composants peuvent avoir changé de licence entre versions ou combiner plusieurs licences.
L’analyse de compatibilité des licences est ensuite nécessaire. Certaines licences sont incompatibles entre elles : par exemple, combiner du code GPL et du code sous une licence incompatible avec la GPL est juridiquement problématique. Des outils comme License Finder ou FOSSA proposent des matrices de compatibilité.
Cette analyse doit également tenir compte de votre modèle de distribution : un projet interne, un logiciel commercialisé, un service SaaS, ou un produit embarqué n’ont pas les mêmes implications selon les licences. L’AGPL, par exemple, ne pose pas de problème pour un usage interne mais devient contraignante en SaaS.
Documentation et traçabilité
L’ensemble des composants, licences et analyses doit être documenté dans une base de données ou un outil de gestion dédié. Cette documentation constitue un élément essentiel de votre compliance program et sera scrutée lors de due diligences.
La traçabilité doit permettre de répondre rapidement à des questions critiques : ce composant utilise-t-il une licence virale ? Quelles sont nos obligations de publication ? Avons-nous respecté les termes de la licence ? En cas de mise à jour, la licence a-t-elle changé ?
Cette documentation sert également de preuve de bonne foi en cas de litige. Démontrer qu’un processus rigoureux était en place et qu’une erreur ponctuelle plutôt que systémique peut considérablement atténuer les conséquences juridiques.
Détection des violations et remédiation
L’audit révèle fréquemment des non-conformités qu’il faut traiter en urgence. Les options de remédiation incluent : remplacement du composant problématique par une alternative sous licence compatible, négociation d’une licence commerciale avec les titulaires de droits, refactorisation du code pour supprimer la dépendance, ou publication du code si c’est acceptable.
Un plan de remédiation hiérarchisé doit être établi en fonction de la criticité des violations (exposition juridique, impact technique du remplacement, coût). Les violations de licences virales dans le code stratégique constituent généralement la priorité absolue.
La remédiation doit être documentée pour démontrer votre réactivité et votre volonté de conformité. Cette documentation peut être décisive en cas de litige pour obtenir une issue favorable ou limiter les dommages et intérêts.
Mettre en place une politique d’usage de l’open source
Au-delà de l’audit ponctuel, une politique formalisée d’usage de l’open source est indispensable pour prévenir les risques de manière durable.
Définir les licences acceptables
La politique doit établir une liste des licences approuvées pour différents usages. Par exemple : licences permissives (MIT, Apache, BSD) autorisées sans restriction, licences à copyleft faible (LGPL, MPL) autorisées pour des bibliothèques sous conditions, licences virales (GPL, AGPL) interdites sauf autorisation spécifique.
Cette classification doit tenir compte de votre modèle d’affaires : un éditeur de logiciels commerciaux aura une politique plus restrictive qu’une entreprise utilisatrice sans redistribution. Les entreprises SaaS doivent être particulièrement vigilantes avec l’AGPL.
La politique doit également prévoir un processus d’exception pour les cas où l’utilisation d’un composant sous licence normalement non acceptée se justifie par des raisons techniques ou stratégiques. Ces exceptions doivent être validées par les équipes juridiques et techniques et documentées.
Processus d’approbation et de validation
Avant d’intégrer un nouveau composant open source, les développeurs doivent suivre un processus de validation : vérification de la licence, évaluation de la compatibilité avec les licences existantes, analyse des risques, validation par un responsable désigné (architecte, DPO, juriste selon l’organisation).
Ce processus peut être outillé pour minimiser la friction : intégration dans les outils de gestion de dépendances, blocage automatique des licences interdites, workflows de validation dans les systèmes de CI/CD. L’objectif est de sécuriser sans ralentir excessivement le développement.
Les critères de validation doivent être clairs et documentés : qualité du code, maintenance active du projet, communauté de support, historique de sécurité, compatibilité technique, et bien sûr conformité de la licence.
Formation et sensibilisation des développeurs
Les équipes techniques doivent être formées aux enjeux juridiques de l’open source. Beaucoup de développeurs ignorent les implications des licences et considèrent que tout code disponible sur GitHub est librement utilisable.
Les formations doivent couvrir: les différents types de licences et leurs implications, les risques juridiques pour l’entreprise, les bonnes pratiques d’utilisation, le processus de validation interne, et les personnes à contacter en cas de doute.
Une sensibilisation régulière est nécessaire car les équipes évoluent et les pratiques doivent être maintenues dans la durée. Des rappels lors des onboardings, des communications lors de l’évolution de la politique, ou des sessions de questions-réponses permettent de maintenir le niveau de vigilance.
Clauses contractuelles avec les prestataires
Lorsque vous faites développer du code par des prestataires externes (freelances, agences, sociétés de services informatiques, ESN), vos contrats doivent encadrer strictement l’usage de l’open source. Les clauses doivent prévoir : l’obligation de déclarer tout composant open source utilisé, le respect de votre politique de licences acceptables, la garantie de conformité aux licences.
Les contrats doivent également prévoir les conséquences d’une violation : obligation de remédiation aux frais du prestataire, garantie d’éviction en cas de contentieux, responsabilité pour les dommages causés. Ces clauses protègent l’entreprise en cas de non-conformité découverte après livraison.


